ImageSingulières 2018

vu par les étudiants d'ESJ PRO Montpellier

« Déranger, c’est mon devoir de photographe »

Sur les murs de l’entrepôt Larosa, scènes de crime et de sexe côtoient les images de la Vierge Marie et de son fils. Ces œuvres choc sont nées de l’objectif du photographe chilien, Mauricio Toro Goya. A l’entrée de l’exposition, un panneau annonce déjà la couleur : « Attention, certaines images peuvent heurter la sensibilité d’autrui ». Le visiteur est averti. “C’est une forme de censure” regrette le photographe de 48 ans.  

« J’espère que tu brûleras en enfer ». Le ministre de la culture du Mexique ne plaisante pas avec la religion. Les œuvres de Mauricio Toro Goya, représentant la Vierge Marie dénudée, ne sont en tout cas pas passées inaperçues… Elles ne passeront pas non plus dans les musées d’Amérique latine. Si l’Eglise catholique considère ses œuvres comme une offense, Mauricio les aborde d’une toute autre façon. « A la base, la Vierge Marie est blanche, pour les Européens. Mais quand ils ont importé la religion catholique en Amérique latine, elle est devenue noire. C’est la première tromperie des Européens. Alors, je me questionne sur l’identité réelle de ce personnage », soutient-il. Outre la religion, les clichés du photographe révèlent l’identité complexe d’un pays qui s’est forgé dans la violence. D’abord celle des conquêtes au XVe siècle puis celle de la dictature de Pinochet. Une période qu’a vécue le photographe.

 

Au Mexique, quand les hommes partent à l’étranger, ils sont comme bannis. Mais ils reviennent pour les 15 ans de leur fille. C’est une tradition importée des Etats-unis. Sauf qu’au Mexique, à la fin de la soirée, la jeune fille s’échappe avec son copain. Cette tradition s’assimile à une mini fête matrimoniale. Le père perd deux fois sa fille, qui fini la nuit avec son copain. Derrière, un prêtre porte sur ses genoux la soeur de la femme au premier plan. Il représente les abus de l’église, la pédophilie. En bas, à droite, un jeune homme tué par balle illustre une jeunesse sacrifiée.

De l’histoire d’amour au devoir politique

Né en 1970, à Altovalsol, Mauricio découvre la photographie avec sa mère, qui aménage une chambre noire dans la salle de bain. A 10 ans, il réalise son premier cliché : celui d’une poupée. « On ne choisit pas la photographie, c’est elle qui nous choisit. C’est comme une histoire d’amour », raconte Mauricio. Et en grandissant, cette histoire d’amour devient un devoir politique. Car vivre sous Pinochet, c’est connaître la peur, la douleur, la torture… et la mort. « Pinochet voulait traumatiser les gens pour ne laisser aucun espace de liberté. Tous les moyens de communication étaient censurés. Des journaux clandestins se formaient. Je faisais des photos pour l’un d’entre eux. Le seul salaire qu’on avait : une nouvelle pellicule pour continuer notre travail », se souvient Mauricio. Retenu cinq jours en prison et torturé, il continue à travailler pour des journaux jusqu’en 2005. Et si la dictature de Pinochet s’effondre en 2006, Mauricio ne cesse de puiser son inspiration dans ces drames passés, qui font toujours écho dans la société chilienne actuelle. « Cette dictature n’est pas seulement de la faute de Pinochet. Les Chiliens ont aussi leur part de responsabilité. Aujourd’hui, je veux continuer à faire des œuvres qui marquent, qui dérangent ou qui touchent. C’est mon devoir de photographe », défend Mauricio.

 

Cette photographie fait référence aux 43 étudiants disparus au Mexique. Mauricio a mis en scène les funérailles qui ont eu lieu une fois les ossements retrouvés.

Après la violence des conquêtes, celle du néo-libéralisme

En 2005, Mauricio met un terme à sa vie de bureau et décide d’explorer l’ambrotype, une technique apparue à la fin du XIXe siècle. Du négatif sur des plaques de verre, sous-exposé à la prise de vue puis blanchi. Cette technique ancestrale donne un caractère à ces prises de vue contemporaines, illustrant la société chilienne d’hier et d’aujourd’hui. Mais aussi une façon de s’opposer au système actuel : « Le mode de vie, importé des Etats-Unis, a ruiné l’unité du pays et le social a complètement disparu. Le service public chilien est une catastrophe. Même au sein des familles, on devient jaloux des uns et des autres, on calcule qui a le plus gros salaire », déplore l’artiste.

 

Alors, pour rompre avec le système néo-libéral qu’il dénonce, il abandonne les outils modernes : appareil photo numérique, ordinateur, etc. Pour réaliser ces œuvres, quasi picturales, Mauricio superpose deux photos, venant parfois de ses archives, lorsqu’il était photojournaliste. Puis, il ajoute de la couleur, comme pour rappeler les peintures données en offrande dans les églises. « Dans certains pays d’Amérique latine, les fidèles laissent des peintures en guise d’offrande dans les églises. Là, ce n’est pas le curé qui délivre un message mais l’artiste. Moi aussi je laisse mon message. » Si la technique a changé, Mauricio garde toujours ce prisme de la violence et de la religion. « En Amérique latine, la religion permet d’occulter la violence », raconte le photographe. La Vierge Marie et le Christ apparaissent souvent dans les œuvres de Mauricio, comme un hommage à ces mères qui ont perdu leurs enfants, sacrifiés par des systèmes politiques violents d’Amérique latine.

Si son devoir est de dénoncer le système violent et injuste en Amérique latine, et plus spécialement au Chili, Mauricio n’est pas près de perdre l’inspiration. Récemment, le président chilien a empêché l’arrivée d’un bateau venu d’Haïti… parce que les passagers étaient tous noirs.

Mauricio étudie la théorie du genre. Il s’est intéressé au Muxhes, une communauté de transsexuels au Mexique. Là-bas, ils peuvent vivre librement. Lui-même, Mauricio s’est identifiée à une figure féminine, d’ou cet autoportrait : « Un avant ma naissance, ma mère à eu une petite fille, qui est décédée. J’ai toujours eu les cheveux longs pour m’identifier à elle et surtout, aider ma mère à traverser cette épreuve. »

 

ARIELLE BOSSUYT

 

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