ImageSingulières 2018

vu par les étudiants d'ESJ PRO Montpellier

De Mai 68 aux black blocks : ils photographient les manifs

Bernard Charlet et Maxime Reynié ont 54 ans d’écart. Le premier a photographié, pour France-Soir, les barricades du Quartier latin. Quelques-uns de ses clichés sont exposés à ImageSingulières pour les 50 ans du mouvement. Le second, jeune photoreporter, travaille sur « l’ultragauche ». Regards croisés entre deux générations.

« On est obligé d’acheter du matériel de protection : masque à gaz, casque, lunettes de protection. » Maxime Reynié, 27 ans, photographe, s’intéresse aux mouvements sociaux et à l’extrême gauche. Il détaille l’équipement indispensable pour couvrir une manifestation.  Reconnu par les milieux autonomes car « les militants savent que mes images ne les mettent pas en danger », il explique surtout se protéger de la police. « Le 1er mai par exemple, je me suis pris un tir tendu de lacrymogène dans l’épaule. »

De son côté, en 68, Bernard Charlet couvrait le mouvement pour France-Soir. Certaines de ses photos sont exposées cette année à ImageSingulières. Âgé de 81 ans, il décrit un mois à « dormir le jour et travailler la nuit ». Bien que naviguant d’une ligne à l’autre, il confie avoir été davantage derrière les policiers. Ce qui n’était pas sans risque.  « On a eu deux photographes blessés. L’un a pris, presque à bout portant, un coup de grenade lacrymogène tirée au fusil. Il a été touché à l’oreille et handicapé toute sa vie… » Lui-même a été renversé par une moto de CRS et a pris quelques coups.

Solidarité entre photographes

« Celui qui a pris la photo de l’affiche du festival, Jacques Boissay, a été blessé au visage : il s’est pris un pavé », rappelle Dominique Lecourt, le maître d’œuvre de l’agence Roger-Viollet. Les photographes, « des tâcherons, des ouvriers de la photo dont les images n’étaient pas créditées », n’étaient pas préparés. « Jusqu’au 6 mai, ils n’avaient pas de casque. Après, ils portaient des lunettes contre les gaz lacrymogènes. » Durant ce mois singulier, le préfet de police de Paris, Maurice Grimaud, aurait imposé le port du brassard « presse ».

54 photos inédites prisent pendant Mai 68 sont exposées. © Maxime Pionneau

Bernard Charlet raconte aussi qu’avec certains manifestants, les affrontements étaient plus directs. « Y’a un casseur, c’est moi qui l’ai cassé, s’amuse-t-il. Ils nous couraient après avec des battes de baseball. Ils ne voulaient pas qu’on fasse des images.  A un moment, j’ai dit aux autres photographes : « On est plus nombreux qu’eux, on les attend et on va les repousser. » Cette confraternité s’exprime différemment aujourd’hui. Lors du traditionnel défilé du 1er mai, Maxime Reynié, membre du studio Hans Lucas, était sur place peu de temps avant le début du cortège. « On se connaît, il y a de la solidarité. On vient en groupe pour éviter de se faire confisquer nos outils de protection, car on n’a pas de carte de presse. » S’il reconnaît une affinité avec les militants, Maxime Reynié garde une certaine distance et tient surtout à documenter un milieu peu accessible aux médias traditionnels.

Pas d’expo pour les black blocs

Signe des temps : avec la démocratisation de la photographie, ils sont nombreux à venir chercher leur dose d’adrénaline lors de manifestations. Professionnels ou amateurs. « Il y a certaines images que je ne fais pas, parce que devant, il y a un énorme tas de photographes qui font tous la même image, s’agace Maxime Reynié. Et quand les militants voient une cinquantaine d’objectifs braqués sur eux… Ça fait un peu meute de vautour. » La violence de rue attire… Et s’expose. On parle même de « riot porn » pour décrire l’attrait pour les scènes d’émeutes.

Personne n’est venu vandaliser l’exposition sur Mai 68 d’ImageSingulières. Ce « Soyez réalistes, demandez l’impossible », tagué à la bombe orange, n’est pas l’œuvre d’un libertaire. Les photos de l’époque exposées ne se concentrent pas sur les barricades. On remarque, malgré tout, cette voiture enflammée, tirée en grand format. Une question brûle les lèvres : dans 50 ans, ImageSingulières va-t-il commémorer les black blocs ? Pourra-t-on y voir des photos de Maxime Reynié ? Allons-nous regarder avec un certain romantisme les photographies du McDo d’Austerlitz détruit le 1er mai dernier ? « A mon avis non, mais peut-être que je me trompe, il n’y a pas le même élan historique », tranche un quinquagénaire devant l’exposition. Lui, ne voit pas le rapport.

MARTIN CHOISELAT et MAXIME PIONNEAU

Crédit photo de une : Bernard Charlet / Fonds France-Soir - BHVP / Roger-Viollet.
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