ImageSingulières 2018

vu par les étudiants d'ESJ PRO Montpellier

Ils réinventent la photographie de l’Europe de l’Est

Ils étaient adolescents ou jeunes adultes quand le bloc soviétique s’est effondré. Ce mois-ci, ils exposent au festival ImageSingulières. Justyna Mielnikiewicz et Alexander Chekmenev font partie de cette génération de photographes qui a connu la censure communiste. Regards croisés.

« Je ne crois pas au noir ou au blanc. La plupart des choses arrivent dans l’ombre, dans les nuances. Je ne crois pas non plus à l’Est ou à l’Ouest. » Justyna Mielnikiewicz, 45 ans, photographe polonaise, balaye l’idée même d’une méthode ou d’une esthétique spécifique à l’Europe de l’Est. Cette influence est pourtant présente dans ses photographies. Il suffit de creuser un peu.

Déjà, quand elle parle du cinéma soviétique, elle évoque les films d’Andrzej Wajda et Roman Polanski. Des réalisateurs avec lesquels elle a grandi. Ce cinéma devait éviter la censure. « Ces oeuvres de l’ex-URSS sont dans la suggestion. C’est une différence avec les Etats-Unis. Il y a beaucoup de métaphores. Cela a créé un type de langage spécifique. » Un langage que la spécialiste des ex-républiques soviétiques utilise toujours dans son travail.

L’art du sous-entendu

« On ne pouvait pas parler directement des choses. Pour dire ce que tu voulais, tu avais besoin de te cacher derrière des symboles, sans aller jusqu’au bout. Cela a influencé ma photographie, explique la Polonaise, qui n’a plus besoin de cacher quoi que ce soit désormais. Mais j’aime toujours dire les choses à travers de petits détails que le public doit trouver, plutôt que de leur lancer au visage. » La démarche d’Alexander Chekmenev, photographe ukrainien, est bien différente. Son but : en mettre un maximum dans le cadre. Comme pour rattraper des décennies de censure, de vide.

Dans son travail « Passport », exposé à ImageSingulières, il ne se contente pas de portraits serrés sur les personnes. Dépêché par l’Etat ukrainien pour faire des photos d’identité, il en a profité pour en faire un projet personnel : il élargit le cadre en intégrant leur lieu de vie en rendant compte de la pièce et des objets. « A l’époque soviétique, il y a des choses qu’on ne devait pas voir sur les photos, explique l’Ukrainien de 49 ans. Moi, j’essaie de rentrer le plus de détails possible. »

Alexander Chekmenev – Passport
© Alexander Chekmenev / Galerie Folia

Chez Mielkiniewicz, “les émotions sont cachées quelque part. La plupart des photos ont ce détail magique à partir duquel vous entrez et vous pouvez explorer.” Comme cette image où une voiture file derrière un portrait de Poutine caricaturé en Hitler ou encore ce doudou égaré sur l’épaule d’un militaire.

Le carrefour de l’Europe

L’Ukrainien, lui, estime qu’on peut voir « l’âme slave » à travers ses photos. « Les gens me laissaient entrer chez eux. Ils me montraient leur vie. En plus de cela, ils essayaient toujours d’offrir quelque chose. On m’a fait facilement confiance. C’est aussi ça, l’âme slave. »

Selon Justyna Mielnikiewicz, ce n’est pas forcément pertinent. « L’âme slave, tu peux en parler de Vladivostok jusqu’en Slovénie. » La Polonaise préfère recentrer la question. « Je pense qu’il y a quelque chose de plus spécifique à l’Europe centrale. La Pologne et l’Ukraine notamment. C’est un carrefour. A chaque guerre entre les Empires, nous étions sur le chemin. Comme une plaque tectonique géopolitique. » Une région multi-religieuse avec un fort brassage ethnique.

Pour autant, la photographe trouverait dommage de tout vouloir ranger dans des cases. Ces dernières n’ont plus vraiment de raison d’être pour elle. « Tout le monde a accès au travail des autres. » La mondialisation touche aussi la photographie. De toute façon, même si un style d’Europe de l’Est existait, elle ne veut pas s’inscrire dedans.  « Je n’y crois pas tellement. Cela me fait penser à une répétition. Vous en devenez prisonnier. »

Martin CHOISELAT.

Crédit photo de Une : Justyna Mielnikiewicz

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