ImageSingulières 2018

vu par les étudiants d'ESJ PRO Montpellier

Gilles Favier : « La gratuité, c’est comme Edouard Philippe et la SNCF, ce n’est pas discutable »

L’année dernière, il parlait de raccrocher l’aventure ImageSingulières. Flambeau qu’il porte fièrement depuis 2009 avec son association CéTaVoir. Entre temps, Gilles Favier a changé d’avis. Entre luttes d’antan et d’aujourd’hui, le directeur artistique et créateur du festival de photo sétois se confie sur cette édition anniversaire. En dix questions.

Quels sont vos trois coups de coeur pour cette dixième édition ?

Je citerais d’abord les travaux de Joao Pina sur le Brésil. Ce photographe est une sorte de citoyen du monde qui ne sait même pas où il va habiter l’année prochaine. Il fait partie des personnes qui me dépassent. Toujours en mouvement et brillant. Son travail est presque trop parfait. C’est impressionnant. Ensuite, il ne faut pas manquer le travail de Gabriele Basilico, grand photographe de l’urbain. C’est l’un des plus grands photographes italiens des 50 dernières années. Nous lui rendons hommage cette année. Enfin, les soirées de projection, puisqu’en une heure, on fait une sorte de tour du monde en images.

 

Comment s’est articulé le choix des photographes ?

Il n’y a pas de règles. Ça peut découler de rencontres, de coups de cœur… Comme le Chilien Mauricio Toro Goya que j’ai rencontré à un petit festival à Valparaiso. J’étais certain, qu’un jour ou l’autre, nous ferions quelque chose ensemble. Cette année, c’était l’opportunité. Pour Joao Pina, c’est la même chose. Ça fait plusieurs années que l’on se croise régulièrement. Et cette année, je l’expose. Après, je reçois beaucoup de projets qui ne sont pas intéressants. Aujourd’hui, n’importe qui s’improvise photographe. Ils achètent de gros appareils, partent en Syrie, font des photos et se disent professionnels. Mais ils ne font pas forcément des images intéressantes. Je sens très vite s’ils ont triché ou pas.

« Les leaders de 68 ont mal vieilli. »

Traiter Mai 68 vous a paru comme une évidence…

C’était une espèce d’obligation morale. Au départ, nous avons réussi à récupérer le numéro de Daniel Cohn-Bendit pour l’inviter. Puis, je l’ai entendu à la télé et je me suis dit que non, nous ne le ferions pas avec lui. Les leaders de 68 ont mal vieilli. Entre Romain Goupil qui est devenu macroniste, et Cohn-Bendit qui écrit un livre sur le foot et qui demande le droit à l’oubli sur Mai 68 – alors qu’il doit sa carrière à cet événement – ce n’était pas possible. Laissons cette chose mainstream aux autres et trouvons quelque chose de différent. J’ai cherché dans les fonds historiques de la Bibliothèque de Paris. J’y ai trouvé ce corpus France-Soir. Un journal de droite, avec 21 photographes aux points de vue très divergents et un style journalistique un peu brut. J’ai dû choisir 50 photos parmi 40 000. La plupart des images n’ont pas été publiées à l’époque. Nous tenions notre truc.

 

En exposant aussi sur la lutte féministe, le festival ImageSingulières a-t-il pour vocation de prendre part à ce combat ?

Le combat n’est pas là, nous ne sommes pas TF1. En revanche, quand je vois qu’un programme populaire comme Plus belle la vie commence à inclure des homosexuels, des transgenres, je me dis qu’on a avancé. Ici, nous ne sommes pas vraiment à convaincre. Ce sont les millions de personnes qui regardent la télévision qu’il faut sensibiliser. Je trouve que la télévision peut être un outil intéressant pour cela. Plus qu’un petit festival.

Gilles Favier, directeur artistique du festival ImageSingulières

 

Quelle est la plus-value d’ImageSingulières par rapport à Visa pour l’image à Perpignan et aux Rencontres photographiques d’Arles ?

Arles et Perpignan sont deux gros festivals presque mondiaux. Si on compare les budgets, on le voit tout de suite. Nous, nous existons parce que, d’une certaine façon, ils se sont écartés des fondamentaux. La photo à Arles, par exemple, est devenue une chapelle où l’on sacralise tout. Tout est devenu très cher. C’est un peu le festival de Cannes. L’arrivée de sponsors un petit peu haut-de-gamme a changé le festival. Ce sont devenus des endroits un peu hype où on s’ennuie.

La photographie participe à un processus : des rencontres, des apéritifs, des afters. Mes meilleurs souvenirs, ici, ce ne sont pas forcément des expositions mais plutôt des soirées avec des photographes qui sont partis en live… A ImageSingulières, tout se passe après 18 heures. Nous sommes rentrés par un trou de souris entre ces deux mastodontes sur le même territoire géographique.

J’ai un gros carnet d’adresses. J’ai commencé par inviter de grands photographes qui étaient des amis. Le réseau a beaucoup aidé. Les locaux ont apprécié le fait que ce soit gratuit et qu’il y ait cette convivialité. Quand un pêcheur te parles de photo, qu’il a vu un sujet sur la pollution des océans, ça te fait tourner la tête.

 

Justement, depuis la première année, le festival est gratuit. Va-t-il le rester ?

La gratuité, c’est comme Edouard Philippe et la SNCF, ce n’est pas discutable. Ça nous couperait d’un public local qu’on ne veut pas perdre.

 

Quel est votre meilleur et votre pire souvenir en dix ans ?

Le meilleur et le pire souvenir peut se résumer en une seule histoire. Il y a quelques années, nous avions invité le photographe russe Sergey Chilikov. Un type que personne ne connaissait que j’ai trouvé un peu par hasard sur internet. Il faisait des photos en couleur absolument remarquables. Le mec arrive, il fait 130 kilos. C’est un ogre. Il fait tous les vernissages en apportant avec lui deux bouteilles d’eau en plastique remplies de rosé et rouge mélangés. Il se torche pendant ces rencontres. Le soir, il danse sur la piste, tout le monde est halluciné par le mec. Et, quand il rentre à l’hôtel, il s’écroule devant la porte de sa chambre sans réussir à faire le code. Le lendemain matin, le réceptionniste de l’hôtel m’appelle pour venir le chercher. Ce jour-là, on a bien ri.

« Quand nous l’avons créé, nous n’avions pas de plan pour le futur. Demain ne m’appartient pas. »

Si vous deviez choisir une seule photographie, laquelle serait-elle ?

Cela serait la pochette du disque de Tom Waits. Sur cette couverture, on peut voir la photo Lily and Rose d’Ander Petersen. Elle représente une prostituée qui tient un marin dans ses bras. C’est une photo que je connais depuis très longtemps. Au début, je ne savais pas que ce n’était pas Tom Waits puisque le marin lui ressemble étrangement. Cette image vient de la série Café Lehmitz qui est pour moi la bible de la photographie humaniste contemporaine.

 

L’année dernière, vous confiez vouloir raccrocher avec ImageSingulières. Qu’en est-il aujourd’hui dix ans après le lancement du festival ?

Pour l’instant, on est en stand-by. Je me suis rendu compte que c’était très compliqué de gérer le festival car, derrière, je n’ai plus assez de temps pour effectuer mon travail de photographe. Si je prenais de la distance, je mettrais en péril tout un château de cartes avec quatre personnes salariées. Il faut que je trouve la façon de passer le flambeau. C’est très complexe parce que le festival a une identité propre. Quand nous l’avons créé, nous n’avions pas de plan pour le futur. Demain ne m’appartient pas. Même si je suis censé être à la retraite au 1er juillet 2018, on peut s’attendre à me voir les prochaines années sur le festival. En tongs peut-être…

DRISS CHAÏT ET MELISSA BOULAHYANE

Crédit photos : Mélissa Boulahyane

 

(Visited 28 times, 1 visits today)

Next Post

Previous Post

© 2018 ImageSingulières 2018